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Nouvelles de Benjamin Zarka

MAREE NOIRE

La Bagnole

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Pour une belle bagnole, c'était une belle bagnole ! Une bagnole comme celle-la, il en avait toujours eu envie. Mais quand je dis : envie … je crois bien qu'il en rêvait, la nuit. Envie, au point de vendre père et mère ! Voilà qu'il l'avait, se bagnole ! Sais pas où il l'avait pêchée. L'avait volée, peut-être bien ? Pouvait pas l'avoir acheté, c'est sûr ! Ça coûte des masses de fric, un engin pareil ; rien qu'à le voir, on sentait la vitesse, et force, et la vie ! Le genre de bagnole qui vous considère ; on parle de vous avec respect. J'ai voulu lui demander, comment qu'il l'avait eue, se bagnole ? Il m'a regardé, comme çà, sans rien dire. Il avait pas l'air fâché, remarquez. Ça, non. Il avait l'air … c’est drôle : il avait l'air tout triste ! Telle ment triste, je n'ai pas osé recommencer. Je lui avais fait de la peine, allez savoir pourquoi. Vous aimez çà, vous, faire de la peine ? Moi, pas. Je supporte pas. Alors, j'ai plus rien demandé.

La fois que je l'ai vue, cette bagnole, je marchais d'un bon pas vers la boutique du fruitier. J'ai rien entendu. J'ai seulement senti quelque chose, là, près de moi. J'ai tourné la tête : la bagnole était là, qui roulait doucement, tout doucement, lui, il tenait le volant, il me regardait avec un sourire. Il ne disait rien, il souriait seulement. Je n'ai pas tellement aimé ce sourire. Il était tout drôle, comme s'il voulait crâner. Avec une bagnole pareille, n'importe qui aurait fait la même chose. Sûr qu'il voulait m'épater, m'en mettre plein la vue. Mais il y avait un petit coin de sa bouche qui flanchait, qui glissait vers le bas, qui tremblotait un peu, - oh ! À peine, mais moi qui le connais, je voyais très bien ce petit coin faiblard.

Il a ouvert la portière, je suis monté auprès de lui. Sur le moment, j'étais bien content : il s'est mis à pleuvoir, c'était du juste ! Vache qui pisse ne fait pas mieux. Fallait voir cette pluie, il tombait des grosses gouttes, grosses comme des pois. Je les voyais s'écraser sur le pare-brise, s'étaler en toile. Elles n'avaient pas le temps de dégouliner, les balayettes les chassaient, il en tombait d'autres, les balayettes chassaient. Des gouttes pareilles, en tombant sur la tôle, ça doit faire du barouf : je n'entendais rien. A croire que la carrosserie était insonorisée, ou molletonnée.

Nous sommes très vite sortis de la ville. Nous filions ! Le vent, c'était nous ! La rafale, c'était nous ! L'éclair lui-même pouvait s'aligner. Nous rattrapions les autres véhicules, nous étions sur eux comme la foudre, ils étaient loin derrière ! Je tendais l'oreille pour écouter chanter le moteur, je n'entendais rien, mais rien ! Ça, c'était trop ! J'ai regardé mon ami, j'étais décidé à nous expliquer, il n'a même pas tourné la tête, il a fait chut ! En posant le doigt sur ses lèvres. Je ne pigeais pas, mais dans le rétro, j'ai vu ses yeux, alors je n'ai rien dit, je n'ai rien demandé.

C'est juste à ce moment que j'ai eu peur. C'est venu d'un seul coup, peut-être à cause de ce regard. Jamais je n'ai vu un regard pareil ! C'était comme si, en ouvrant la bouche, j'allais le condamner à mort, comme si j'en avais eu le pouvoir, que lui le sache, et pas moi. J'ai eu peur de la peur, quoi ! Je ne peux pas mieux dire … J'avais de la glace dans les veines,, et dans tout ce silence, j'entendais très bien mon cœur cogner, cogner pas toujours très rond. Mon cœur, au moins, je l'entendais. C'était pas comme ce satané moteur ! Oui, c'est bien ça : ce moteur … du diable !

Il y a beaucoup de diables, aujourd'hui : bien malin qui voit leurs cornes.

La pluie tombait toujours. J'avais l'impression que nous la traînions avec nous. Il y avait des éclairs, dans le ciel, des éclairs terribles ! J'ai toujours eu peur des éclairs. A chaque fouet de lumière, je m'écrasais un peu plus, j'attendais le tonnerre ; j'avais beau attendre, guetter, rien ne venait. Pas de tonnerre ! Heureusement, j'entendais mon coeur, j'aurais fini par croire que je devenais sourd. Pas de bruit sur les tôles, pas de bruit de moteur, et cette bagnole qui filait un train d'enfer, mon ami qui causait, doigts crispés sur son volant. Était-ce bien lui qui conduisait ? J'aurais voulu parler, j'aurais dit, je sais pas, moi, n'importe quoi : « Quel sale temps ! » ou : « T'as pas une sèche ? » ou : Elle roule bien, hein ? » ou : « On va loin ? » N'importe quoi,- rien que pour entendre sa voix. Mais je le regardais, je voyais ses yeux dans le rétro, je fermais ma gueule. Comme des fous, nous filions...

Nous avons roulé toute la nuit. Avec ce fichu temps, on la voit pas venir, la nuit. Il fait gris, il fait plus gris, il fait noir. On s'est pas vus quitter le jour. D'un seul coup, j'ai vu jaillir ses phares, à cette super-saleté. Elle pissait de la lumière, j'aurais pas voulu venir de face. C'est comme ça que j'ai su la nuit. Je me suis dit : « Tiens ! Il fait nuit ».

Au petit jour, nous étions arrêtés juste en face de ma porte. J'ai compris qu'il fallait descendre. C'était fini. Il était temps, j'en pouvais plus ! J'avais pas fermé l’œil de toute cette saleté de nuit, à courir dans le vent et l'orage, la trouille au ventre. J'avais des crampes partout, les yeux me brûlaient. J'ai poussé un soupir, pour moi, ça allait mieux. Mais lui? Je l'ai regardé, il a quand même tourné la tête, avec effort. Il a souri, un pauvre sourire, cette fois plus d'épate. Toute sa bouche tremblotait, floue comme un petit brouillard. Ses yeux s'excusaient, des yeux pleins de détresse, au-delà des larmes, aux frontières du néant. J'aurais voulu l'arracher à son siège, j'ai voulu, mais j'ai pas pu, y'avait comme une force qui me retenait. Ah ! Cette bagnole, avec ses cuirs et ses chromes, avec son moteur muet ! Pas une tache sur la carrosserie, malgré la course sur des routes boueuses. Elle avait fait du beau travail ! De toute la nuit, mon ami n'a rien dit : même là, il n’a encore rien dit. Ses yeux parlaient pour lui. Il n'a même pas tendu la main, à croire qu'il ne pouvait pas lâcher son volant, qu'elles y étaient clouées, ses mains ! Il n'a rient, j'ai rien dit, je suis descendu. La pluie s'est arrêtée.

Je l'ai plus jamais revue, cette bagnole. Pour tout l'or du monde, je voudrais pas la revoir. Mais lui non plus, je l'a jamais revu ! Lui qui voulait tant une super-bagnole. Il l'avait, sa super ! Il était servi. Oui, pour une belle bagnole, c'était une belle bagnole !

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