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Nouvelles de Benjamin Zarka

MAREE NOIRE

Le Crabe

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LE CRABE

Il vient tous les matins me serrer la pince : c'est un bien brave crabe, débonnaire dans son armure. Ses yeux saillants, gros chacun comme un melon, me regardent avec amitié, il fait aller ses mandibules, mastique l'air, et puis c'est tout : il s'en va. Je ne sais pas où, je ne sais pas d'où il sort.

Un bien brave crabe … pour çà, oui. Tant qu'on ne le contrarie pas , du moins. Parce que, faut pas s'y fier, il n'aime pas qu'on lui marche sur les pattes, çà fait du vilain. C'est qu'il a de drôles de pinces, ce crabe !

J'avais un ami, homme jeune, fort, heureux de vivre. Du genre qui prend la vie comme elle vient, sans se poser des tas de questions et de complications qui ne servent à rien, qu'à vous brouiller les idées. Il avait les cheveux blonds, mon ami, les yeux bleus, les épaules larges, les hanches étroite. Un mâle super ! Un prototype ! Le crabe verdâtre aime bien les hommes blonds aux yeux bleus. Il les chérit. Il les protège. Par sa grâce, ils ont droit à tout ce qu'un humain peut attendre de la vie : une belle maison, des bagnoles, des femmes parmi les plus désirables. Bref, tout. Ils sont heureux, ils se laissent vivre, ils ne cherchent pas à tout chambouler ; le crabe jouit de leur bonheur.

Le crabe aime beaucoup moins les hommes bruns. Surtout s'ils sont petits. Pour lui, ils n'existent pas : ce ne sont pas des hommes. Ils ne sont là que pour servir les blonds, c'est vraiment leur seule raison d'être, si l'on peut dire. Il les encaisse mal. Si les blonds pouvaient se passer de serviteurs … mais ils ne peuvent pas. Alors le crabe admet que les bruns vivent, qu'ils procréent, pour cirer les bottes des blonds, pour satisfaire tous les besoins matériels des blonds, pour se plier aux caprices des blonds. Il l'admettra tant que les robots ne pourront pas les remplacer.

Quant aux Noirs ! Ceux-là , le crabe les haït. C'est viscéral : il ne les supporte pas. Il détecte leur présence à des kilomètres. Son flair est infaillible. Les malheureux ont beau fuir ou se cacher : le crabe les rattrape ou les déniche. Il les saisit délicatement dans sa pince gauche, un peu plus petite que la droite ; il ne serre pas, juste ce qu'il faut pour les maintenir ; puis sa pince droite, - énorme ! flotte au-dessus de leur tête. Elle flotte un moment, comme s'il réfléchissait, on voit aller ses mandibules, on voit une bulle d'air s'échapper de sa bouche, et hop ! La pince droite s'abat : un flot de sang jaillit. C'est un bras qui tombe, une jambe, un œil crève, une tranche de chair se détache. Le crabe les débite paisiblement, pièce à pièce, il s'efforce de les maintenir en vie le plus longtemps possible. Il ne les abandonne qu'une fois la carcasse mise à nu. C'est atroce !

Mon ami était un favori du crabe . Aussi le crabe lui amenait-il, aussi souvent que possible, les femmes les mieux balancées. Le prototype faisait souche. Chaque jour, le crabe rendait visite à mon ami. Il restait là, immobile, à le contempler de ses énormes yeux saillants, mastiquant l'air de se mandibules. De longs moment passaient. Parfois, il promenait sa pince gauche sur les cheveux, le dos ou le torse de mon ami. Il le faisait avec une infinie délicatesse, mon ami ronronnait sous la caresse. C'était vraiment très beau à voir. Il se dégageait de ce tableau une douceur inattendue, une immense tendresse, je sentais une bonne paix m'envahir. L'envie me prenait de dire cette douceur, de célébrer le jour, la bonté du crabe, la beauté de mon ami. Je m'asseyais au piano, je jouais, longtemps, longtemps. Je jouais des morceaux inconnus, ils sortaient de mes doigts, je ne sais pas comment, sans me prévenir, disparaissaient aussitôt, à jamais. Le crabe cessait de caresser mon ami, ses huit pattes le glissaient plus près du piano, il écoutait, je voyais comme une buée humecter finement la surface lisse de ses yeux vides. S'il l'avait pu, il aurait pleuré !

Un jour …

Je n'ai jamais très bien compris ce qui est arrivé. Est-ce que mon ami a perdu la raison ? Pourquoi a-t-il fait çà ? Des années après, je m'interroge encore, je cherche, je ne comprends toujours pas.

Ce jour-là …

Un jour comme les autres. Rien, absolument rien ne présageait le malheur. Le crabe était venu. Il caressait mon ami, mon ami ronronnait. C'était beau ! J'en avais les larmes aux yeux. Je sentais mes fibres se tendre jusqu'à la douleur à force de bonheur. Je me sentais plein de musique. Je me suis assis au piano. Mes doigts n'étaient pas encore sur les touches, quand la chose s'est produite. D'où sortait-elle, cette jeune fille, presque une enfant ? Comment s'était-elle fourvoyée en ces lieux ? Ce que je sais, c'est qu'elle était du plus beau noir : le crabe s'est ébranlé, il a levé ses pinces, il l'a coincée dans sa pince gauche ! La jeune fille s'est pliée comme une tige brisée ; elle ne s'est pas débattue, elle n'a pas crié. Je voyais ses yeux pleins d'horreur, son visage crispé, mais elle ne criait pas, ne se débattait pas. Le crabe a levé sa pince droite, elle a flotté un moment en l'air, le crabe prenait son temps, mastiquant, mastiquant, puis d'un seul il lui a tranché un sein. Du sang a giclé, très loin. Il y eut un cri horrible, mon ami s'est dressé, il hurlait, il hurlait ! Il s'est rué sur le crabe. Jamais encore je ne lui avais vu ce visage, cette expression de haine ! Il a frappé le crabe à grands coups de poings, ses coups sonnaient à peine sur ce terrible blindage. Le crabe a lâché la jeune fille, elle a coulé doucement dans la mare rouge. Il s'est tourné lentement vers mon ami. Il l'a regardé un moment de ses énormes yeux, mastiquant toujours l'air entre ses mandibules. Puis sa pince droite s'est levée, - pas la gauche, comme d'habitude, tout de suite la droite. Mon ami cognait, cognait toujours de ses poings ridicules sur la cuirasse du crabe. La pince est descendue, elle a saisi mon ami à la ceinture, et d'un seul coup, elle l'a sectionné en deux tronçons. Puis le crabe est parti, lentement, sans même me regarder. Moi, j'ai joué sur mon piano, j'ai joué, j'ai joué ! Je ne pouvais plus m'arrêter. J'ai joué, joué, pendant des heures.

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