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Nouvelles de Benjamin Zarka

MAREE NOIRE

Pureté

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Il avait la taille d'un enfant, de douze ans tout au plus, mais ce n'était pas un enfant. Il avait une grosse tête aux cheveux noirs un peu crêpés. Il avait un front bombé. Il avait de grosse lèvres. Il avait le nez a anguleux. Et surtout, surtout, il avait deux yeux en forme d'étoiles.

Il avait l'air bien fatigué, marchait en traînant les pieds. La poussière de ses vêtements disait le nom de bien des pays, la traversée de bien des déserts. La poussière de sa peau disait sa tristesse à cause des haines rencontrées.

Il s'est appuyé contre un arbre. Je voyais bien qu'il n'en pouvait plus. Il a soufflé un moment. Il a regardé autour de lui, il n'y avait personne, il était bien seul, tout seul. Il y avait l'arbre, du soleil, le soleil était un fruit de l'arbre ; il y avait de l'herbe, des fleurs, il y avait même des papillons ; il y avait des bouquets de coquelicots parsemés de fleurettes jaunes ou piqués de pâquerettes ; il y avait quelques oiseaux, ils avaient bien trop à faire pour s'occuper de lui. Il y avait la terre, mais la terre aime tout ce qui vit, la terre n'a aucune haine. Alors il a soupiré, j'ai vu une larme couler le long de son nez.

Il a étendu un chiffon sur le sol. Je ne voyais pas pourquoi il faisait çà ? Il s'est coiffé d'une toque noire. Il a noué des lanières autour de son bras ; ses étoiles ont brillé d'un éclat très doux. Il marmonnait quelque chose, il se balançait au rythme de ce qu'il chantonnait.

Il a chantonné longtemps. Quand il s'est arrêté, on aurait vraiment dit un enfant. La peau tendue et grise de son visage luisait doucement, toute fraîche, comme si on l'avait débarrassée d'une poussière qui n'était pas la poussière des chemins. Ses étoiles brillaient toujours. Ses mains posées sur la poitrine affirmaient le calme retrouvé.

Il est reparti. Il a repris la route. La route vers quoi ? Je ne savais pas où il allait. J'avais l'impression qu'il devait marcher ainsi toujours, toujours. Savait-il lui même où aller ? Quel foyer l'attendait ? Que cherchait-il ainsi ? Quel pays impossible ? Partout, les hommes sont les mêmes. Partout, la haine pousse plus vite que l'amour. Partout, les pierres blessent. Partout, un paria demeure un paria.

Je me suis nattristé. Parce que j'aime le monde. Je n'aime pas que des hommes souffrent. Je voudrais que rien ne souille l'univers, la souffrance est une impureté. Je n'aime pas l'injustice. Haine et colère me répugnent, je suis un délicat, ces émotions sont viles. Il faut être impassible, seul le Beau peut et doit émouvoir. Comment préserver la sérénité de l'Esprit, quand il exhibe ses loques de chair et d'étoffes, quand il vous crie à pleins regards que le monde est mal fait, que la plainte existe, sa plainte, quand il témoigne de l'oppression, quand vous ne pouvez pas récuser ce témoignage , puisque cette oppression, c'est lui qui la subit ?

Il fallait qu'il cesse de souffrir. Il fallait qu'il cesse de cheminer ainsi, de haine en haine, fût-ce à l'écart, fût-ce au travers des désert, cet être à grosse tête, avec son nez crochu et ses yeux en étoiles. Je me suis lancé sur sa piste. J'ai suivi sa trace dans la poussière. Je l'ai suivie longtemps, je ne vais pas vite, je n'aime pas aller vite : la vitesse est mauvaise, elle perturbe l'Esprit. Je savais que je le rattraperais : lui non plus n'allait pas vite, il était si fatigué, il avait tout son temps, n'est-ce pas ? Il s'arrêtait souvent, posait son chiffon sur le sol, posait sa toque sur sa tête ; il se balançait en psalmodiant sa drôle de mélopée. Alors, forcément, un matin, je l'ai rattrapé.

Il était sous un olivier. C'était la saison, les branches ployaient sous le poids des fruits. C'était une bonne oliveraie, aux arbres bien plantés dans la bonne terre, sombre dessous, rousse en surface. Un insecte grésillait, cri-cri ou cigale, l'insecte accordait son instrument au rythme de la mélopée du gnome.

J'ai attendu : je ne voulais pas l'interrompre ; j'avais tout mon temps, moi aussi. D'ailleurs, tandis qu'il chantonnait, je n'osais pas trop l'approcher : peut-être ce rite avait-il un pouvoir magique ? J'avais l'impression qu'une force invisible flottait autour de sa tête, l'en enveloppait, le protégeait. J'ai vu la poussière tomber de sa peau. J'avais vu comme ses épaules se redressaient, comme ses étoiles rayonnaient doucement, après. Ce n'était pas naturel.

Il a chantonné plus longtemps que d'habitude. Moi, j'attendais. Je commençais à m'impatienter, parce que je m'ennuyais. Ça n'avait rien de bien passionnant, de regarder ce gnome psalmodier. J'attendais, chargé de mes bonnes intentions, de mon envie d'assainir la Terre en supprimant cette misère, j'avais le poids et la mission d'un Dieu, j'allais rendre le monde meilleur et plus beau. J'allais le rendre plus pur.

J'ai attendu. J'ai attendu même pendant que, les mains sur la poitrine, il regardait autour de lui avec une sorte de bonheur. J'ai attendu, pendant qu'il pliait son chiffon, qu'il roulait ses lanières, qu'il enlevait sa toque. Je l'ai laissé goûter ce moment de calme ; il fallait qu'il reprenne sa peine, pour que je puisse agir. Je pressentais qu'en ce moment, il devait être heureux, je ne comprenais pas, tant il était inconcevable qu'un être aussi misérable, traqué partout, chétif et laid, puisse être heureux ! Cela non plus n'était pas naturel.

Quand enfin il a repris sa route, après une caresse à l'olivier ; quand il a marqué à nouveau la poussière du chemin de l'empreinte de son pas ; quand il a voûté légèrement ses épaules sous la pression du soleil ; alors, alors ! Je l'ai tué.

J'ai fait çà proprement, sans le faire souffrir : je n'aime pas la souffrance. Il est mort d'un seul coup, sans presque s'en apercevoir ; j'ai gommé méticuleusement son corps pour qu'il ne reste aucune trace de sa misère. Les étoiles, surtout, m'ont donné du mal : c'est indestructible, ces trucs-là, semble-t-il ! Mais j'y suis arrivé. Enfin ! Le monde était propre ! Enfin ! Il était pur ! Enfin ! Il retrouvait son équilibre ! Les gnomes n'ont rien à faire sur cette planète. Il nous faut des géants.

Content de moi, j'ai repris le chemin du retour. Comme l'herbe était verte ! Comme les coquelicots saignaient ! Comme les papillons étaient gracieux ! Elle est si belle notre Terre ! Je l'avais purifiée, n'est-ce pas ? Je retrouvais la sérénité.

C'est alors que j'ai vu !

Il avait la taille d'un enfant de douze ans, mais ce n'était pas un enfant ! Il avait une grosse tête, brune, crépue, de grosses lèvres ! Comment ne pas reconnaître ce nez anguleux, et surtout, surtout ! Ces yeux en étoiles !

Ce n'était pas possible ! Ce n'était vraiment pas possible ! Pourtant, c'était vrai ! Le gnome était là, devant moi, auprès d'un olivier ! Il a étalé un chiffon sur le sol, il a noué ses phylactères, il a psalmodié ses prières ! Je voyais ses étoiles, je voyais leur lumière douce, à peine plus vive que celle d'une luciole. J'ai attendu, comme la première fois, qu'il ait fini. Je l'ai tué à nouveau, je l'ai gommé encore plus méticuleusement. J'ai eu plus de mal encore à éteindre ses étoiles, alors je les ai envoyées là où doivent être des étoiles : au ciel. Et je suis reparti.

Ais je ne suis pas apaisé. Je n'arrive plus à retrouver ma sérénité. C'est affreux ! Je sais que quelque part, un jour, je vais retrouver le gnome à grosse tête. Je sais que je vais entendre, à nouveau, sa mélopée oscillante. Je sais que je vais voir briller, au-dessus de son nez crochu, ses étoiles, avec beaucoup de douceur. Je le tuerai ! Je le tuerai à nouveau. Je détruirai son corps jusqu'à la moindre molécule. Et quand j'aurai nettoyé enfin le monde de cette impureté, je sais que je retrouverai ailleurs le gnome à grosse tête et ses étoiles, je sais que je n'en aurai jamais, jamais fini !

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